• J'ai toujours trouvé que les enseignants, pris collectivement en tant que corps d'État, se signalaient souvent par une attitude, des propos, une mentalité pour le moins spécifiques. C'est une sorte de sentiment d'être injustement attaqués, critiqués, de manquer de reconnaissance, de n'être pas considérés à la hauteur de la dignité de leur fonction... Le tout se résumant dans une vive irritabilité assez peu ouverte à la remise en cause.

    En fait, il s'agît tout simplement d'un sentiment de persécution.¹ 

    Le mécanisme et le causes de ce sentiment sont fort bien exposés par Patrice Ranjard, dans Les Enseignants persécutés, un livre relativement ancien puisqu'il parut en 1984. Mais cette ancienneté lui donne un intérêt tout particulier : plus proche des grandes réformes qui ont modifié notre système scolaire, en particulier la loi Haby sur le collège unique (1976), il donne bien à voir la façon dont les enseignants s'y sont adaptés.

    Ou, plutôt, comment ils refusèrent de s'y adapter.

    Pour résumer, on peut dire qu'ils préférèrent collectivement conserver les avantages de leur profession, quite à subir l'inadaptation croissante de leur métier avec les besoins du nouveau public produit par la massification scolaire. Ces avantages sont très intelligemment expliqués et combinés par l'auteur.

    Par exemple, les enseignants bénéficient d'un temps choisi à faire palir d'envie n'importe quel travailleur. Ils n'assurent que 18 heures de service devant élèves (15 heures pour les agrégés qui, pourtant, font exactement le même travail que les certifiés) ; n'évoquons pas les vacances ; ils peuvent moduler en partie leur emploi du temps et profitent de la régularité des horaires ; pour ce qui est du travail de préparation et de correction, il est impossible de quantifier avec exactitude le temps consacré, celui-ci variant grandement selon les matières, le type d'établissement, l'expérience et le tempérament de chaque enseignant. Virtuellement, un enseignant pourrait ne travailler que 20 à 25 heures par semaine...² De ce fait, les enseignants profitent d'un temps libre qu'ils organisent comme ils veulent. Patrice Ranjard présente cet avantage comme le plus précieux pour les enseignants, dont beaucoup sont des femmes.

    Toutefois, cette préférence pour le temps choisi à de nombreuses répercussions sur le fonctionnement du système scolaire : elle rend impossible d'organiser différemment le travail des élèves, notamment au collège. On ne peut ainsi demander aux enseignants de rester plus longtemps dans leur établissement que le temps strictement nécessaire à leur enseignement. Or, écrit Patrice Ranjard, ce temps supplémentaire leur permettrait de guider l'apprentissage des élèves qui, pour beaucoup, en auraient grand besoin et de réfléchir à mieux adapter leurs méthodes de travail aux élèves. L'auteur met donc là le doigt sur un verrou bloquant toute amélioration significative du système scolaire, blocage dont souffrent bien évidemment les élèves mais également les enseignants qui se trouvent confrontés à des classes de plus en plus ingérables...³

    Cet exemple, parmi d'autres, illustre alors cette apparente contradiction : les enseignants se plaignent sans arrêt, tout en refusant les transformations salutaires qui pourraient contribuer à les sortir de l'ornière où ils sont bloqués ! En réalité, ils veulent le beurre et l'argent du beurre, ce que Patrice Ranjard analyse comme un véritable infantillisme déconnecté de toute réalité.

    Sur ce point, il est intéressant de voir l'évolution de l'auteur lui-même, en comparant avec un autre livre, écrit vingt ans plus tard : Les Profs suicident la France. Sociopathologie du corps enseignant, Robert Jauze, 2003. Dans ce livre, qui reprend les mêmes thèmes, Patrice Ranjard ne montre plus la même neutralité explicative et bienveillante, c'est une véritable charge pamphlétaire contre le conservatisme des professeurs, que l'auteur traite en véritable pathologie mentale collective !

    Cette plongée dans la psychologie collective des professeurs est passionnante. Comme je suis enseignant moi-même, je ne peux manquer de m'interroger : suis-je aussi ainsi ? Malheureusement, dois-je avouer, je partage des traits communs avec mes collègues et j'ai l'impression que c'est plus vrai aujourd'hui qu'au début de ma carrière... Cela ne m'empêche pas de soutenir en pleine salle des professeurs qu'il faudrait supprimer le statut de la fonction publique ou que les syndicats sont hypocrites et très responsables du merdier actuel. Pour l'heure, je n'ai jamais subi de mesures de rétorsion... À quand la défense de la privatisation ?

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    ¹ Je me souviens d'un collège classé ZEP où les professeurs débrayèrent sur la simple information que le gouvernement escomptait déclasser certains établissements, et sans même que la moindre rumeur n'identifiât le collège comme sur la liste des établissements concernés...

    ² Je confirme par ma propre pratique. Je reprends rarement mes cours d'une année sur l'autre, mais je vais à l'économie ; pour les corrections, que je trouvent franchement ennuyeuses, je ne cesse de chercher des solutions pour les rendre les plus rapides possibles - sans trop de succès néanmoins. Je connais cependant des collègues qui consacrent beaucoup plus de temps à la préparation de leurs cours. Cependant, comme le note Patrice Ranjard, l'important n'est pas le temps de préparation de la leçon, mais l'efficacité de celle-ci auprès des élèves. Il vaut mieux faire un bon cours en vingt minutes qu'un exécrable en deux heures. Cette remarque n'est pas pure cuistrerie, mais la mise en exergue d'un dysfonctionnement du système scolaire : les professeurs sont payés pour enseigner et non pour que les élèves apprennent. Que ceux-ci le fassent ou pas, la paie et la considération sociale de l'enseignant n'en sont pratiquement pas affectées ! (On connait tous cette réplique de professeur : « Franchement, cela m'est égal. Que vous travailliez ou pas, je suis payé pareil ! ».) Patrice Ranjard en tire la conclusion qu'en dépit de l'objectif proclamé de démocratisation, la raison d'être du système scolaire n'est pas la réussite des élèves, y compris ceux des classes populaires, mais la sélection au profit de ceux issus des bonnes classes sociales. 

    ³ Depuis les années 1980, il y eut quelques évolutions. Néanmoins, le modèle écrasant reste celui du « Je viens pour assurer mes cours puis je rentre vite chez moi ». Les professeurs ne sont pas disponnibles aux élèves en dehors du temps de classe. Certains, aujourd'hui, l'admettent et disent qu'ils ne seraient pas contre rester plus longtemps dans l'établissement, mais à la condition de bénéficier de locaux spécifiques, comme un bureau ou une salle de travail. Or, de tels locaux sont très généralement inexistants ou très insuffisants. C'est donc probablement un vœu hypocrite (d'autant qu'il ne s'accompagne d'aucune réflexion sur la façon de procéder avec les moyens existants : après tout, il n'est pas rare qu'un enseignant ait sa propre salle de classe...). 


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  • Je ne serai certes pas le dernier à dire que l'Éducation nationale dysfonctionne. Néanmois, je suis agacé, c'est un euphémisme, par les simplifications grossières qui ne cessent de circuler sur les nouveaux programmes du collège. 

    On a dit et répété que Louis XIV et Napoléon Ier avaient disparu, ce qui est faux. Maintenant on prétend que c'est aussi le cas de la Grande Guerre ! Par exemple, Laurent Pinsolle écrit que  « c'est au tour de la Première Guerre mondiale de passer à l'essorage [...] au profit du génocide arménien ou du peintre Otto Dix. » (Je ne développerai pas, mais je signale tout de même qu'il y a une différence entre les programmes et les manuels, c'est bon d'en avoir conscience.)

    Ce genre de propos sont vraiment ridicules. Il suffit pourtant de lire les programmes officiels.

    La guerre de 1914-1918 y figure toujours (page 41). Dans les capacités attendues des élèves, on leur demande de savoir la dater, ainsi que la bataille de Verdun et l'armistice. Un angle d'approche est cependant privilégié : la violence de masse. Pour se faire, une démarche imposée demande aux enseignants de traiter deux exemples, qui sont la bataille de Verdun et le génocide arménien. L'assertion de Laurent Pinsolle ne repose donc que sur du vide.¹

    Quant à Otto Dix, c'est très curieux car aucune mention n'en est faite dans le programme... C'est simplement que Laurent Pinsolle n'a pas compris qu'une place plus importante à l'art est ménagée dans les nouveaux  programmes d'histoire. Il est demandé aux enseignants de choisir « un itinéraire composé d'au moins une œuvre et/ou un artiste significatif pour chacune des parties du programme » (page 40). Il va sans dire que le choix doit être rélié au chapitre étudié. 

    Laurent Pinsolle semble par ailleurs ignorant de la haute pertinence du choix d'Otto Dix pour étudier la Grande Guerre. Je ne vais pas faire la biographie de l'artiste, mais je mentionnerai seulement qu'il fut ancien combattant, notamment comme mitrailleur en France et en Russie, et que ses œuvres témoignent avec une grande force des horreurs qu'il a pu voir lui-même (iciiciici ou , par exemple). Travailler Otto Dix, c'est bel et bien travailler sur la Grande Guerre... 

    Comme il est impossible de tout dire, les programmes font des choix que l'on trouvera toujours à discuter. Il serait cependant préférable que ceux qui s'y essayent le fassent avec moins d'amateurisme, qu'on n'ait pas l'impression qu'ils viennent tout juste de découvrir les choses...

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    ¹ On rétorquera certainement que l'intérêt soudain pour le génocide arménien n'est pas innocent. Mais je fais le pari qu'à la base, les enseignants le lieront plutôt aux génocides suivants de la Seconde Guerre mondiale, et non à un quelconque discours repentant (et pourquoi donc, la France n'y fut pour rien) ou misérabiliste. 


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  • La philosophie condamne-t-elle à la masturbation intellectuelle ? 

    C'est ce que je me suis demandé en terminant l'extrait d'un livre devant sortir de 15 septembre prochain. L'auteur est une femme, Aurélie Ledoux, professeure de philosophie à Vernon, dans l'Eure.¹ 

    Il s'agit d'une énième dénonciation de l'école comme fabrique à (crétins, consommateurs, travailleurs, etc.), comme le camp des « républicains » sait si bien en faire dans le débat sur l'école.

    Cette fois, c'est l'approche par compétence qui est accusée de ne former les élèves qu'en fonction des besoins du (grand méchant) marché. Bien sûr, il est de bon ton de crier au fameux néolibéralisme... C'est à se demander si cette dame à fait l'effort minimum de se documenter, avant de commettre pareille ânerie. 

    Si elle l'avait fait, il aurait vu que le libéraux se moquent généralement pas mal de la pédagogie par compétence en tant que telle, se bornant à désirer que les écoles, libres et instruites par leurs expériences, puissent mettre en place les pédagogies jugées les plus appropriées. Enfin, laissons-lui ses fantasmes...

    C'est dommage, car il y a de bonnes idées. Par exemple, qu'il n'y a pas de correspondance systématique entre microcosme scolaire et macrocosme social (mais alors pourquoi intituler le livre L'Ascenseur social est en panne ?). Dans un autre extrait, elle émet une critique judicieuse, quoiqu'évidente, de l'églitarisme (« l'égalité des droits n'est donc pas l'égalité des sorts », « la liberté fonde l'égalité ; non l'inverse », etc.)... Malheureusement, on peut craindre que son esprit borné et intolérant la conduise à rejeter toute pédagogie qui ne ressemble pas à ce qu'elle estime, elle, convenable. Il faudrait, certes, lire le livre pour le savoir, mais j'ai l'impression que les « républicains » crient facilement à la marchandisation de l'école dès qu'il est question de pédagogies « innovantes ».²

    On pourrait aussi finir par se demander si la pédagogisme-finalement-ami-du-marché n'est pas l'aboutissement nécessaire du modèle scolaire « républicain » lui-même, ce qui rendrait les gérémiades de Mme Ledoux pour le moins cocasses. 

     

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    ¹ Et c'est la réponse à ma question, finalement : enseigner la philosophie, ce n'est pas philosopher. 

    ² C'est vrai qu'en la matière, beaucoup d'âneries furent faites ; ce n'est pas là une raison pour déraisonner. 


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  • Sur Enquête et Débat, Jean Robin relève que certains « patriotes » semblent enfin admettre l’échec du Front national de Marine Le Pen.

    Je ne sais trop ce qu’il en est, mais cela m’a rappelé un article de Laurent Mucchielli à propos des électeurs du Front national. Paru dans Libération, l’article explique qu’il faut cesser de « victimiser le FN et ses électeurs ». D’une part parce que si « la façade a été repeinte […], à l’intérieur  le FN reste le FN » dit Laurent Mucchielli en évoquant le livre de Claire Checcaglini, Bienvenue au Front. Journal d’une infiltrée. D’autre part, parce que ses « électeurs n’ont pas le monopole de la souffrance », que ce n’est pas chez les chômeurs qu’il réalise son meilleur score et que s’il rafle 30% de l’électorat ouvrier, cela fait donc 70% qui n’ont pas voté pour lui…

    Suite à ces rappels (pas inutiles d'ailleurs), Laurent Mucchielli affirme que « si le discours du FN se banalise, c’est aussi parce qu’il a été servi avec une remarquable constance par celui de l’UMP et tout particulièrement par Nicolas Sarkozy et son entourage. » Pourtant, au début de l’article, le sociologue, en analysant les résultats de la présidentielle, remarque :

    ce score n’est pas le « coup de tonnerre » que certains prétendent, montrant qu’ils ont la mémoire courte. Jean-Marie Le Pen avait fait 14% à l’élection présidentielle de 1988, 15% en 1995 et presque 17% en 2002 avec 4,8 millions d’électeurs, arrivant en deuxième position du scrutin un certain 21 avril (et augmentant encore son score au second tour avec près de 18% des suffrages exprimés et 5,5 millions d’électeurs). De ce point de vue, 2007 apparaît comme une exception et 2012 comme la suite d’une dynamique enclenchée depuis le milieu des années 80. Progression certes, mais certainement pas coup de tonnerre.

    Quelle est donc la pertinence de ce procès en banalisation attenté contre Nicolas Sarkozy ? En 2007, ce dernier avait infligé une fessée au FN, qui fit son plus mauvais score depuis 1988, et qui fut laminé aux législatives suivantes (Wikipedia). On peut dire ce qu'on veut, mais Nicolas Sarkozy est le seul qui parvint à faire reculer le FN... 

    Il fit mieux que trois décennies d'antiracisme échevelé !

    Mais, au second tour 2012, il fut le candidat de droite à bénéficier du plus mauvais soutien des électeurs FN (qui préférèrent massivement... voter Hollande). C'est donc bien que, malgré la prétendue « droitisation » de son mandat, il ne mit pas réellement en œuvre la politique musclée qu'attendaient ceux des électeurs FN qui crurent en lui. Et alors, nous dit Laurent Mucchielli, le FN reprit sa marche débonnaire, une  lente progression depuis les années 1980 ; 2007 fait donc pour l'heure figure d'exception, d'accident... On peut par conséquent questionner l'impact réel de l'action (ou de l'inaction) de Nicolas Sarkozy ; malgré toute la banalisation dont il aurait été la source, Marine Le Pen fit à peine mieux que le sommet historique atteint par son père en 2002 (17,90% contre 17,79%)... Qui plus est, elle a perdu depuis son siège de député d'Hénin-Beaumont...*

    Tout cela laisse à penser que, fidèle à son habitude, la Gauche préfère user de son homme de paille favori, au risque de laisser pourrir les véritables causes des succès frontistes.

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    *ERRATUM

    Comme le fait remarquer un commentateur sur Contrepoints, Marine Le Pen n'a pas perdu son siège de député d'Hénin-Beaumont : elle n'a jamais été députée nationale. (Correction faite le 16/09/12.)


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  • Nous pouvons admirer l'imagination de nos dirigeants qui sortent, encore une fois de leur chapeau, la fausse solution des emplois aidés. Ce ne sont plus les emplois jeunes de l'ère Jospin, ce sont désormais des emplois d'avenir. Enfin, paraît-il.

    Une étude de la Dares datant de 2006, indique certes que les emplois-jeunes eurent de bons résultats en terme d'insertion :

    - 63% des bénéficiaires en 1999 furent ensuite embauchées par leur employeur ;

    - 85% obtinrent un CDD ou un CDI dix-huit mois plus tard.

    Mais le simple fait qu'une dizaine d'années après, il faille de nouveau recourir à cette politique montre son échec à solutionner la question du chômage. Il ne s'agit, en vérité, que d'un pis-aller, un cautère sur une jambe de bois. Même sur Rue89 on en convient.

    Cependant, lorsque Rue89 écrit que « ces dispositifs sauvent des milliers de jeunes » et que c'est un argument en leur faveur, c'est une erreur de perspective. Car bien d'autres mesures bien plus profondes seraient à prendre qui, outre qu'elles sauveraient aussi des milliers de jeunes, seraient à même de régler les problènes structuraux de l'emploi en France. 

    Parmi ces mesures on peut citer une véritable réforme de l'enseignement, un assouplissement des licenciements, une baisse des prélèvements fiscaux et donc une réorganisation drastique du fonctionnement de l'État. C'est le minimum.

    En fait, le véritable risque des emplois aidés, c'est qu'ils servent de faire-valoir aux politiques (grâce à nous X jeunes ont trouvé un emploi), les dispensant d'accomplir les difficiles mais salutaires réformes qui s'imposent.


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  • Bien qu'il soit vrai que de nombreuses personnalités de gauche prêtèrent leur concours au régime de Pétain, il n'en demeure pas moins que les commentaires de Luc Chatel à propos d'une phrase de Vincent Peillon sont vraiment absurdes.

    Devrait-on bannir tous les mots de la langues françaises qui eurent le malheur d'être employés par des personnalités honnies ? Bigre !

    Certes, Luc Chatel se montre plus mesuré que la Gauche, quand elle recourt à ce procédé (il dit : « j'y vois une maladresse fâcheuse », ce qui est moins fort qu'une accusation franche, que la Gauche brandit de façon plus abrupte). 

    Ce genre de commentaires est néfaste à tout point de vue :

    - il banalise la reductio ad Hitlerum (un mal en soi, quel que soit celui qui en use) ;

    - il n'aide pas les gens à penser de façon contextualisée, ce qui nuit à l'intelligence générale ;

    - il fait perdre du temps à tout le monde en suscitant une polémiquette inutile ;

    - il ridiculise celui qui les fait tout en crédibilisant, par contre-coup, le propos attaqué ;

    - il ternit l'image du bord politique auquel appartient leur auteur, de manière inévitable quoiqu' injuste.

    Bref, naguère, Guy Mollet fustigeait « la droite la plus bête du monde ». Luc Chatel semble verser une pièce au dossier.


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  • Quoi de mieux, pour animer toutes les rentrées (scolaire, littéraire, sociale...), qu'un petit scandale ? En 2012, ce par Richard Millet qu'il arrive.

    N'ayant pas lu l'éloge incriminé, ni aucun livre de l'auteur d'ailleurs, je garderai mon jugement. D'autant plus que la curée qui commence incite nécessairement à ne pas hurler avec les loups mais, au contraire, à temporiser.

    Les interventions médiatiques de Richard Millet confirment qu'il n'y a pas grande urgence, n'a-t-il pas publiquement condamné les crimes de Breivik ?

    Ce qui est fappant c'est que les media n'ont pas pour rôle d'analyser ce qu'a bien pu vouloir faire Richard Millet. C'est assez net dans cette émission. Le but, lorsqu'il n'est pas de condamner, est plutôt d'exorcicer le trouble suscité, de rassurer, et de se rassurer, sur la conformité idéologique de l'auteur avec les frontières communes de l'acceptable. Êtes-vous masochiste ? Cherchez-vous à faire parler de vous ? Puisque l'on ne comprend pas la démarche (condamner Breivik et, pourtant, en faire un éloge). Êtes-vous raciste ? Êtes-vous d'extrême-Droite (l'ultime question posée) ? Tout est ramené à ces lignes rassurantes, montrant à quel point la question raciale occupe une place obsédante dans notre société. 

    Personnellement, puisque Richard Millet ne cesse de clamer qu'il n'est qu'écrivain, tout cela m'évoque la célèbre phrase d'André Breton, à lui reprochée par Albert Camus : « L'acte surréaliste le plus simple consiste, révolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu'on peu, dans la foule. » Certes, point de hasard chez Breivik, et un passage à l'acte, mais on voit bien que l'effroi inspire la littérature.

    Il y a néanmoins une chose qui me dérange d'emblée : le manque de pudeur. Publier un tel livre si peu de temps après la tragédie et le jour même de la fin du procès me semble peu compatible avec le respect élémentaire dû au deuil. Il faut de la décence et Richard Millet à beau jeu de s'étonner de la « haine » dont il est l'objet. Il est certain que les remous de cette affaire iront jusqu'en Norvège, certainement avec plus de simplisme encore qu'elle n'en provoque ici. Je juge quelque peu narcissique l'entreprise de Richard Millet.

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    À lire : les analyses de Pierre Assouline et de Jérôme Dupuis (et une entrevue) dont parle Richard Millet dans l'émission d'iTélé.


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  • La vie politique est quelques fois animée d'évènements inattendus pour le moins étranges. Par exemple, Méluche s'en est pris, avec son habituelle verve fleurie, aux émeutiers d'Amiens Nord... C'est vieux d'une dizaine de jours, je sais, mais cela m'avait échappé !

    « Bouffons », « larbins », « crétins »..., il n'a pas osé reprendre « racailles », qui aurait été parfaitement approprié. C'est bien dommage.

    On imagine bien le malaise chez certains au Front de gauche (lire cet aricle sur Rue89) : voir le chef s'exprimer comme un vulgaire Chevènement, un vulgaire... Sarkozy !

    C'est vrai que, traditionnellement, l'extrême-Gauche verse plutôt dans l'immigrophilie. L'immigré et le fils d'immigré, plutôt que l'ouvrier indigène, ne sont-ils pas les figures même de l'exploité ? Certains, comme Éric Conan, repris par Hervé Algalarrondo, avancent une explication pour ce tropisme persistant, abruptement rompu par le tribun.

    Tout remonterait à un couac survenu dans la belle épopée de Mai 68. Les étudiants gauchistes en pleine effervescence tentent de faire jonction avec les prolétaires barricadés dans la citadelle de Renault-Billancourt. Malheureusement, méfiant, le PCF avait donné des consignes : pas question de leur ouvrir les grilles ! Meurtris par cette traitrise ouvrière, les gauchistes auraient alors délaissé ce prolétariat décidement trop bourgeois pour se tourner vers le lumpen des immigrés.

    On peut donc se demander quelle mouche a piqué Mélenchon. Je propose une hypothèse.

    Peut-être bien qu'il a compris, par la fessée prise à Hénin-Beaumont, que ses positions sur l'immigration n'enchantaient pas trop la classe ouvrière, dont il prétend prendre la défense mais qui se sent parfois menacée par l'immigration. Alors, il fait du Sarko — c'est-à-dire beaucoup de gros mots.

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    À lire:

    Éric Conan, La Gauche sans le peuple, Fayard, 2004 ;

    Hervé Algalarrondo, La Gauche et la préférence immigrée, Plon, 2011.


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  • On attend beaucoup trop de l'Histoire, ce qui signifie aussi qu'on lui reproche plus que de raison. Le Figaro magazine de vendredi dernier (ici ou ici) l'illustre une nouvelle fois, à propos de l'enseignement prétendu « cassé » de l'Histoire de France.

    Jean Sévillia est à la manœuvre. Cela commence par l'affirmation racoleuse de Laurent Wetzel, « Ils ont tué l'histoire-géo » ; vient ensuite la déploration de ce que « les générations des années 1970 et 1980 [n'ont] pas la même conception de l'histoire de France que leurs aînées des années 1940 et 1950, parce qu'elles n'ont pas reçu le même enseignement, ni utilisé les mêmes manuels », sans qu'on sache trop pourquoi cela serait un tort. L'article prend également la défense de Lorànt Deutsch, rescapé d'une infâme tentative de censure de l'extrême-gauche parisienne, alors que son livre, Métronome, d'après des commentaires que j'ai pu en lire, semblerait de qualité médiocre. 

    Bref, je trouve le papier de Sévillia assez mauvais.

    Je passe sur les images d'Épinal ridicules qui l'illustrent. C'est à se demander pourquoi les historiens bossent et à quoi servent les journalistes...¹ Je ne dirai rien non plus des ouvrages dont la réclame est faite, ne les ayant pas lus. Je signalerai cependant que Dimitri Casali est le grand spécialiste des dénonciations à l'emporte-pièce, aussi partielles qu'indignées.

    Par leur agitation, lui et ses semblables ont visé à répandre partout des idées erronées (comme le reconnaît son acolyte Benoît Crespin : question de « communication »), ainsi les fantasmatiques disparitions de Louis XIV et Napoléon des programmes ou bien l'idée que l'histoire enseignée serait repentante.² Ce faisant, beaucoup en vinrent à surestimer de façon grotesque le temps réservé aux civilisations extra-européennes (10 % du temps consacré à l'histoire en 6° et 5°, rien en 4° et 3°). Jean Sévillia apporte de l'eau à ce mauvais moulin.

    Mais au-delà de ces complaisantes contre-vérités, il faut aller au cœur du problème. Car on sent bien, qu'en filigrane, se pose la question de l'immigraton et des banlieues.

    C'est très clair à la fin de l'article, où Sévillia regrette le « roman national » élaboré sous la III° République. Celui-ci « naguère, poursuivait un but : unir les petits Français, quelles que soient leurs origines, dans une vision commune de leur pays. » Je n'irai certes pas jusqu'à m'étrangler en criant à l'offensive de l'histoire réactionnaire, ni à parler de vague brune (pas racoleur non plus, hein !).³ Néanmoins, je me pose la question : que croit-on ? Que les crouilles se tiendront tranquilles pour peu qu'on leur fasse aimer la France ? C'est proprement absurde.

    Il est entendu que de graves problèmes existent dans de nombreux quartiers. Certaines gens y chient sur le drapeau, d'autres niquent « les Gaulois », d'autres encore sifflent La Marseillaise ; il y a surtout des agressions et de la violence, pas mal de situations sociales difficiles... Croire que réhabiliter l’amour de la Nation à l'école y changera grand'chose relève d'une magnifique naïveté.

    Mais cette magnifique naïveté n'est pas différente de celle qu'ont ceux qui, à l'opposé, pensent qu'ouvir les programmes aura le même effet thaumaturgique. On attend trop de l'Histoire.

     

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    ¹ Heureusement, Jean Sévillia ratrappe le coup sur la fin, en évoquant les évolutions historiographiques qui remettent en cause « certains partis pris de l'histoire de France façon Lavisse ». Plus de cohérence n'aurait cependant pas fait de mal. On peut lire un ouvrage rafraichissant, dirigé par Alain Corbin, 1515 et les grandes dates de l'histoire de France revisitées par les grands historiens d'aujourd'hui, Seuil, 2005.

    ² Je ne trouve pas, moi qui les enseigne, qu'il y ait beaucoup de repentance dans les programmes. Il est parfaitement normal de parler de traite négrière, de colonisation, de décolonisation ; par ailleurs, les élèves de 5°, justement en étudiant l'Afrique subsaharienne au Moyen Âge, voient qu'existèrent les traites intra-africaine et musulmane. Accès de repentance ?

    ³ Toutefois, les lamentations sur le fait que les programmes parlent de la mondialisation, ce qui est notamment le cas de la géographie en 4°, sont franchement crétines. L'école devrait-elle, au nom du « roman national », se couper de toute contemporanéité ? Comme si le « roman national », lui-même, ne fut pas élaboré en fonction d'enjeux très contemporains de sa naissance...


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  • La lecture de Simon Epstein est assez éprouvante, l'auteur s'en excuse même dans l'avant-propos de son livre Les Dreyfusards sous l'Occupation. La matière de l'ouvrage consiste en de nombreuses notices biographiques, de longueurs inégales, regroupées en chapitres thématiques ; il est difficile de tout lire sans finir par s'emmêler les pinceaux...

    Le sujet, néanmoins, n'est pas sans intérêt, et une lecture sélective reste pertinente. Les premier et second chapitres, notamment les parties sur Péguy et Sorel, sont passionnants ; le chapitre six, qui se penche sur Laval, Pétain et Darlan, l'est tout autant. Toutefois, s'il n'en fallait lire qu'un, c'est le dernier qui en vaut le plus la peine.

    L'auteur s'y essaye à deux choses. D'une part d'expliquer pourquoi un nombre si important de dreyfusards finirent par collaborer, plus ou moins activement, durant l'Occupation ; d'autre part, et c'est ce qui m'intéresse ici, pourquoi cette donnée fut occultée par les historiens et intellectuels français. Simon Epstein discerne deux raisons principales. 

    1. L'essentialisation du dreyfusisme

    Dès l'affaire Dreyfus, et davantage par la suite, apparut une tendance à deshistoriciser les dreyfusards. Le qualificatif fut peu à peu employé pour désigner métaphoriquement ceux qui s'engageaient dans de justes causes ; c'est-à-dire des causes validées par la Gauche. « Les dreyfusards ne forment plus une catégorie historique mais un ensemble abstrait, intemporel, auquel de nouvelles générations militantes sont invitées à s'identifier et dans lequel elles sont appelées à se fondre », écrit Simon Epstein qui parle même de « légion céleste » (page 314). Il donne l'exemple de Pierre Vidal-Naquet, qui, en 1986, classait les militants de l'indépendance algérienne en trois catégories, dont les « dreyfusards »...  

    2. La fable des deux France

    La seconde raison est la généralisation d'une interprétation particulière de l'Histoire de France. Selon cette grille de lecture, de la Révolution à l'affaire Dreyfus, puis de cette dernière à l'Occupation, se seraient opposés deux camps aussi immuables qu'antagonistes. L'un, à Gauche, serait le Bien et l'autre, à Droite, serait le mal. C'est ce que Simon Epstein nomme la thèse des deux France.

    Or, écrit-il, cette thèse et erronée : « L'image est séduisante, voire exaltante, et l'on comprend sans peine qu'elle ait prétendu à un rôle crucial dans la structuration des mémoires nationales. L'ennui est qu'elle perd très vite de son attrait, dès qu'on approche du sol » (page 315). Cette thèse pose naturellement l'idée d'une identité de personnes entre antidreyfusards et collaborateurs, or tout l'ouvrage d'Epstein montre que c'est là une vue simpliste.

    Tentant une généalogie de cette idée, il remonte à Hanna Arendt, qui la proposa dès 1942. Puis elle tomba dans l'oubli jusqu'aux années 1980, où elle fut exhumée en lien avec la montée en puissance du Front national. Le principe est simple : le FN, ce sont les collaborateurs, ce sont les antidreyfusards. Le centenaire de l'Affaire, en 1994-1998, n'arrangea rien. 

    Simon Epstein cite des exemples d'auteurs ayant contribué à cette résurgence : Marc Knobel, Michel Winock, Jean-Pierre Rioux. Surtout, il nous invite à ne pas nous duper sur l'innocence de ces auteurs, à voir les subterfuges qu'ils utilisent pour minimiser la collaboration de gauche (voir cet extrait).

    3. Conclusion : un cercle vicieux de certitudes

    Ces processus ont ceci d'intéressant qu'ils montrent une tendance solidement ancrée à Gauche à réécrire l'histoire, à littéralement la mystifier. La puissance des œillères idéologiques est telle qu'elle masque l'évidence aux chercheurs et aux penseurs, au regard orienté par leurs convictions. Les inconvénients que cela induit sont évidents, en même temps que l'avantage qu'en retire la Gauche.

    Celle-ci se taille un costume sur mesure, se donnant systématiquement le beau rôle, renvoyant ses adversaires dans les cordes de l'infâmie. Symétriquement, elle se sent renforcée dans ses certitudes et sa bonne conscience, se complait dans une auto-célébration satisfaite rendant en retour difficile tout examen critique.

    Thierry Wolton, dans un livre, avait nommé « complexe de gauche » cette caractéristique. Malheureusement,  il ne donnait aucun remède. 


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