• « Stéphane Hessel, c'est l'Abbé Pierre, moins la soutane. »
    Gilles-William Goldnadel

    Gilles-William Goldnadel déboulonne Stéphane Hessel dans un petit livre qui vient de paraître : Le Viel homme m'indigne !

    C'est un très court opuscule, de pas même 60 pages ; ce qui reste finalement plus long que l'ouvrage de Hessel, Indignez-vous !, dont l'auteur dit bien toute la sidérante vacuité : « Je pense sérieusement que c'est la première fois, dans l'histoire de l'humanité, qu'un document écrit contient aussi peu d'idées et rencontre autant de succès. Il s'agit, j'en suis convaincu, du ratio le plus irrationnel de l'histoire de l'imprimerie. »

    On peut le voir, l'auteur est remonté !

    Et il y a de quoi (voir aussi cet entretien). Je délaisse la question israélo-palestinienne, chère à maître Goldnadel, mais qui m'ennuie plutôt. Je passe aussi sur les indignations sélectives du sieur Hessel car, après tout, on a bien droit de s'indigner comme on veut. Plus intéressante est l'imposture. Hessel voulut se faire passer pour un rédacteur de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme de 1948, dont on sait toute la valeur symbolique qu'elle revêt aux yeux des grandes âmes. En réalité, il ne fut... que spectateur de sa rédaction. Un joli pot aux roses révélé par Taguieff.

    Ce pathétique exemple illustre (si besoin était) deux choses : 1. la facilité déconcertante avec laquelle nos prétendues grandes consciences peuvent mentir, surtout quand il s'agit de faire valoir un statut aussi glorieux qu'orgueilleux ; 2. le caractère proprement religieux de ces gens, qui ont besoin d'icônes comme d'autres de saints.

    L’auteur le voit bien : « [Stéphane Hessel] est le dernier grand prêtre encore vivant d'une religion profane moribonde contre laquelle je me bats depuis deux décennies. »

    Le mythe Hessel est donc le symptôme de cette religion, bien diagnostiquée par Philippe Némo (tant dans Les Deux Républiques françaises que dans La France aveuglée par le socialisme) et qui participe très largement de cette crise d'intelligibilité dont souffre gravement la France aujourd'hui.

    Gilles-William Goldnadel la voit moribonde. En un sens, il n'a pas tort. Malheureusement, elle reste des plus vivaces, comme l'illustre les réactions pavloviennes et outrées de défense en faveur de Stéphane Hessel. Les saints sont encore bien gardés...

    Le plus accablant, c'est que, très certainement, cette histoire ne dessillera pas grand monde.


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  • « La haine de l’État et des impôts serait donc, originellement, l’expression du conservatisme esclavagiste plutôt que le reflet d’une conception de la liberté individuelle. »

    Nicolas Delalande

    Dans La Vie des idées (ici), l'historien Nicolas Delalande fait la recension d'un ouvrage paru aux États-Unis : Robin L. Einhorn, American Taxation, American Slavery, Chicago, University of Chicago Press, 2006.

    L'historienne états-unienne interroge le mythe national anti-fiscal de son pays, et conclue que celui-ci n'est pas réellement une défense des libertés individuelles, mais provient de la volonté des esclavagistes d'empêcher toute taxe nuisant à l'économie de plantation qui les faisait vivre.

    Nicolas Delalande (qui semble se spécialiser dans l'histoire de l'impôt, comme l'indique son livre, Les Batailles de l'impôt, publié en mars 2011) se démarque de cette interprétation. Il écrit : « La thèse de Robin Einhorn est radicale et volontiers excessive. » Toutefois, elle « s’inscrit dans un courant historiographique institutionnaliste qui confronte les mythes fondateurs des États-Unis aux jeux complexes de pouvoir qui ont façonné les institutions politiques. Par son outrance même, le propos de l’historienne, qui tend à faire des contestataires de l’impôt des trente dernières années les héritiers lointains des esclavagistes du XVIIIe siècle, vise à briser le consensus actuel qui voit dans l’impôt et dans l’État fédéral une entrave à la liberté des citoyens américains. »

    On rapporte souvent, qu'aux États-Unis, les valeurs des Pères fondateurs sont presque sacrées. Il semblerait cependant que certains veuillent les écorner. Il n'est pas inutile que l'histoire interroge cette période, et la demystifie quelque peu. Mais le cas présent illustre la manière dont l'histoire peut être instrumentalisée par ceux-là mêmes qui prétendent la purger de ses mythes.

    Le risque, c'est un mouvement circulaire, dont la connaissance a peu à attendre : la démystification génère à son tour du mythe.


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  • Ivan Rioufol vient de faire paraître un ouvrage au titre limpide : De l'urgence d'être réactionnaire. Je dois confesser ne pas avoir lu le livre, et ne pas projeter de le faire dans l'immédiat. Je ne parlerai donc pas de son contenu ; en revanche, son titre m'interpelle.

    Pourquoi, en effet, Rioufol emploie-t-il le terme de « réactionnaire » ?

    Pour moi, ce mot désigne ceux qui, arrêtés à l'avant 1789, souhaitent y revenir quelque peu. Je n'ai pas l'impression que ce soit son cas.

    Il se fait l'avocat du retour de la patrie et du sentiment d'appartenance nationale, qu'il conçoit comme un ciment social. (C'est ce qui se déduit logiquement du titre d'un livre précédent, publié en 2007, La Fracture identitaire.) Mais cette défense de la patrie n'est pas un extrémisme, comme l'exprime sa définition du néoréac : « Le réactionnaire du XXIe siècle est un démocrate déçu et de plus en plus irrité, venu de la droite comme de la gauche. [...] Le "néoréac" est, en réalité, en résonnance avec la société civile qui a décidé de reprendre son destin en main. Il peut être le socle politique d'une future Union nationale. Il est le nouveau moderne. » (quatrième de couverture).

    Si Rioufol peut écrire que le néoréac est le « nouveau moderne », c'est bien qu'il s'inscrit dans la continuité de 1789. Ce sont pourtant de pareilles positions qu'il qualifie de réactionnaires. Ce n'est, en fait, qu'un emprunt fait à la gauche, car c'est la gauche qui est parvenue à faire triompher l'idée que toute référence à la patrie, même d'une manière modérée, était réactionnaire. Donc, en utilisant ce terme, Rioufol s’inscrit encore dans le paysage des catégories politiques imposées par la gauche ; même si on peut soupçonner qu'il cherche à droitiser le sens du mot, cela me paraît malhabile, compte-tenu de la puissance culturelle de la gauche.

    La plupart des libéraux, je pense, juge que l’appartenance nationale est une chose secondaire. Selon leur perspective, le libre accord des libertés individuelles suffit à créer un ordre assez sûr et stable, par le simple fait que nous ayons généralement besoin les uns des autres afin d’atteindre nos buts pacifiques, pour que la société se tienne hors du chaos et de l’anomie. Cela suffit à un libéral. Dans cet ordre, l’appartenance nationale est parfaitement dispensable, elle peut même être importune en ce qu’elle tend politiquement à justifier la limitation des libertés individuelles. 

    À mes yeux, le sentiment d’appartenance nationale n’est pas, en soi, un problème. La question est surtout sa mise en œuvre. Si, dans un contexte spécifique, il peut permettre de défendre, ou d’étendre, les libertés individuelles, alors je le défends. Si, au contraire, il est l’instrument de contraintes toujours renouvelées, alors je m’en défends.

    Pour revenir à Rioufol, je crois qu'il aurait dû pleinement subvertir le jeu de l’adversaire, avec un titre du genre : La Patrie, une idée d’avenir.


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  • L'extrait d'aujourd'hui offre une belle explication du caractère souvent inexpiable des querelles politiques. Mais c'est aussi un argument puissant illustrant la nécessité supérieure du libéralisme.

    En effet, ces clivages se caractérisent par le fait qu'ils ne s'apaisent nullement par la discussion et la polémique. Deux ou trois siècles de contacts et de discussions n'ont nullement éteint, par exemple, les querelles entre la « droite » et la « gauche ». [...] Loin de s'apaiser à mesure qu'on discute, elles s'aggravent, dirait-on, avec la discussion ; et elles se renouvellent avec la même vigueur à chaque génération. Ce qu'on peut expliquer comme suit. Le propre d'une discussion est de conduire chacun à énoncer les principes qui guident sa réflexion et son action : pour justifier la position qu'on prend sur tel ou tel problème concret, on la présente comme la simple application à ce problème d'un certain principe général, que l'on est alors incité à expliquer. On escompte qu'autrui se rendra à l'argument et changera sa position, puisque, spontanément, on n'imagine même pas qu'il puisse contester le principe [...]. Or, il se trouve que le véritable adversaire politique, loin d'être convaincu par l'argument, est en général encore moins disposé à accepter le principe qu'on lui oppose que la position concrète que ce principe était censé justifier. Par conséquent, le fait d'avoir explicité ce principe diminue le consensus au lieu de l'augmenter ; on découvre que l'interlocuteur est décidément un adversaire. [...] Avec des adversaires, plus on polémique, plus il est clair que ce sont les catégories mentales, les « conceptions du monde » même qui diffèrent chez l'un et chez l'autre interlocuteur : il n'y a plus de communication possible. Autrui paraît être, selon le cas, fou ou méchant.

    Philipe Némo, Histoire des idées politiques aux Temps modernes et contemporains, PUF, deuxième édition, 2002, pages 14 et 15.


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  • « Le monde de Mac World, de MTV, c'est l'uniformisation de la planète par la communication globale. »

    Benjamin Barber¹

    Dans la vie, il y a ce que font des millions d'individus vaquant, paisiblement, à leurs occupations, sans penser à mal, cherchant le divertissement et le plaisir, pas toujours, certes, de manière raisonnable, mais sans nécessairement causer tort à autrui.

    Et puis il y a les ronchons. Ceux qui tiennent en haute estime leurs opinions intellectuelles et esthétiques, les croient supérieures et universelles ; ne pouvant supporter la diversité, malgré qu'ils en aient, ni s'interdire de juger souverainement leurs semblables, ils s'offusquent rageusement quand ceux-ci les dédaignent, eux qui sont des sages éclairant l'humanité.

    Que n'a-t-on, par exemple, écrit, lu et entendu sur la macdonaldisation de la planète ? Combien de personnages, tous imbus d'eux-mêmes, à commencer par l'histrion Bové, ne cessèrent de dénoncer avec outrance les succès de l'enseigne dans le Monde et en France, ce temple de la bonne chair ?

    Jean-François Revel avait eu la sagesse de railler ces fatuités, à raison. Car le McDo français est fort différent de celui des États-Unis. Si bien qu'on pourrait peut-être soutenir que ce n'est presque plus un fast-food : McDonald's revoit l'architecture de ses restaurants, modifie ses menus, évolue vers une restauration plus traditionnelle, prend en compte qu'ici, aller au MacDo se fait de façon conviviale...

    C'est la loi du marché que savoir s'adapter aux plaisirs du consommateur. Un article, de l'université de Pennsylvanie, explique que l'échec de Burger King (qui a quitté la France en 1997) est dû à la volonté de transplanter le modèle états-unien tel quel, sans adaptation (« with no local adaptation »). Il souligne même que l'affaire du McDo de Millau (1999) fut un catalyseur ayant sa part dans les succès actuels de l'enseigne... José Bové, finalement, fit sans doute plus de bien que de mal à sa bête noire. Cocasse, non ?

    Tout ceci nous donne une leçon exemplaire. Les goûts de millions de consommateurs, de simples quidams anonymes et discrets, ont plus fait pour limiter l'uniformisation marchande que les imprécations les plus ampoulées, ou les larmoiements les plus pathétiques, de nos consciences humanistes !

    Mais, ça, malheureusement, est une leçon que leur orgueil leur interdit de tirer.

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    ¹ Cité par Pierre Rigoulot, L'Antiaméricanisme. Critique d'un prêt-à-penser rétrograde et chauvin, Robert Laffont, 2004, page 227.


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  • « Les membres de "La Vague" ont coutume de se reconnaître et de se rassembler en faisant un signe horizontal des bras légèrement ondulant, d’où leur nom. On croirait voir nos socialistes hollandisés ! », dit un article d'Atlantico.

    Ce n'est certes pas très charitable de tirer sur une ambulance (voir ici et ici)... mais, en l'occurence, le signe de ralliement à François Hollande est, effectivement, fort ridicule. Toutefois, le rapprochement ci-dessus ne l'est pas moins !

    Les deux gestes ne se ressemblent pas vraiment. Qui plus est, La Troisième Vague ne fut pas réellement un mouvement fasciste, mais plutôt une expérience à but pédagogique. On n'a cessé, à raison, d'accuser la gauche de faire des raccourcis faciles à propos de Sarkozy, ce n'est pas pour faire la même chose à l'envers. Quel progrès ce serait !

    L'avis suivant, en revanche, est malheureusement des plus pertinents : « C’est un signe supplémentaire de l’acculturation de notre classe dirigeante qui, devant une caméra et à la suggestion de conseillers en com’, est prête à faire à peu près n’importe quoi. »


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  • Je lis, dans Le Figaro, un titre triomphant annonçant que le déficit budgétaire de l'État a été réduit en 2011, par rapport à ce qui était attendu.

    Bonne nouvelle, dirait-on. Néanmoins :

    1. le déficit existe toujours (5,5% du PIB de 2011, près de 91 milliards d'euros : ce n'est pas rien) ;

    2. il existe malgré le tour de vis fiscal imposé par le gouvernement, par exemple sur les entreprises...

    Comme aucune réforme sérieuse n'est mise en œuvre dès maintenant, la hausse de la fiscalité ne règle rien. Cela me rappelle le moment où on voulait nous faire avaler que faire des économies, c'était augmenter les impôts... Jusqu'où faudra-t-il donc payer ?


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  • Dans un précédent billet, je raillais la prétendue dictature des agences de notation. Toutefois, il ne faudrait pas en conclure qu'aucune réforme n'est nécessaire en France.

    En fait, il s'agissait de pointer du doigt l'usage politicien qui est fait du rôle des agences de notation. Certains se posent commodément en Astérix anti-finance (tout irait si bien sans ces satanées agences), d'autres en usent pour pointer un doigt accusateur sur le pouvoir (c'est la faute à Sarko, votez pour moi !), d'autres enfin jouent le registre apocalyptique (si vous ne cédez pas, c'est la mort de la France !).

    Toutes ces attitudes me paraissent ridicules. À chaque fois les agences servent d'épouvantails détournant l'attention des problèmes réels.

    La France va mal depuis quarante ans ; c'est la déconfiture de son modèle social qui rend impérieux le changement. La crise des subprimes n'est qu'un accident étranger dont l'effet est simplement de rendre cette nécessité plus criante.


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  • Dans son premier discours de campagne, hier au Bourget, François Hollande a favorablement mentionné le programme de la Résistance ; Stéphane Hessel est d'ailleurs l'un des soutiens de sa campagne.

    Or, on se souvient que Hessel accuse Nicolas Sarkozy de trahir ledit programme. Selon Hessel, et ses comparses, nous devrions tous nous plier à des idées vieilles de plus de soixante ans, sur lesquelles s'est accordé un petit comité de personnes que la plupart d'entre nous ne connaît pas, sans que personne d'autre, ni alors ni aujourd'hui, n'ait été véritablement consulté...

    Cela me fait irrésistiblement penser à ces propos radicaux, mais implacables, qu'écrivit Lysander Spooner en 1870, dans No Treason - The Constitution of No Authority¹ :

    La Constitution n'a nulle autorité ou obligation qui lui soit inhérente. Elle n'a nulle autorité ou obligation quelle qu'elle soit, si ce n'est comme contrat entre un homme et un autre. Or, elle ne prétend même pas être un contrat entre personnes actuellement vivantes. Au plus, elle prétend être un contrat conclu entre des personnes qui vivaient il y a quatre-vingts ans. Encore ne peut-on lui supposer alors la qualité de contrat qu'entre des personnes qui avaient déjà atteint l'âge de discernement, de manière à être aptes à faire des contrats raisonnables et qui les obligent. En outre, l'histoire nous l'apprend, seule une faible portion des personnes qui vivaient alors ont été consultées sur le sujet, ou interrogées, ou autorisées à exprimer leur accord ou leur désaccord de façon quelque peu formelle. Les hommes, s'il y en eut, qui donnèrent bien leur accord formel sont tous morts aujourd'hui. Pour la plupart, ils sont morts depuis quarante, cinquante, soixante ou soixante-dix ans. Et la Constitution, parce qu'elle était leur contrat, est morte avec eux. Ils n'avaient ni le pouvoir naturel ni le droit naturel de rendre cette Constitution obligatoire pour leurs enfants.

    Spooner parlait de la constitution des États-Unis ; remplacez par « programme de la Résistance » et vous avez compris.

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    ¹ Publié en 1991 par Les Belles Lettres sous le titre Outrage à chefs d'État, dans la collection Iconoclastes. Une lecture vivement conseillée, qui ravale le « résistant » Hessel au rang d'imposteur plaisantin.


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  • Le modèle social français dans le programme d'éducation civique de 5ème

    Le nouveau programme (PDF) d’éducation civique de 5ème, entré en vigueur en septembre 2010, est construit autour de trois notions : la diversité, l’égalité et la sécurité. L’objectif affiché est que les élèves perçoivent et comprennent l’articulation qui existe entre ces trois notions et, qu’à la fin de l’année, « chaque élève [soit] capable d’identifier les valeurs essentielles permettant de vivre en société ».

    La seconde partie du programme étant axée sur l’égalité, elle donne un aperçu du système social français, et donc de l’idéologie qui le sous-tend ; c’est pourquoi je m’attacherai à cette partie du programme.

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    L’intitulé de cette partie du programme est révélatrice des ambitions : « L’égalité, une valeur en construction ». Il s’agit bien, nous le reverrons par la suite, de projeter les élèves dans un processus dynamique ; l’égalité étant une valeur en construction, elle n’est jamais atteinte et les élèves doivent prendre conscience qu’ils devront, une fois devenus des citoyens à part entière, œuvrer sans relâche à sa défense et à son accomplissement. Il va sans dire que cette approche programmatique et, pour ainsi dire, militante ne concerne pas réellement l’égalité devant la loi. Celle-ci est bien sûr abordée dans les manuels – ne serait-ce que parce qu’ils font référence à la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 –, mais les programmes officiels sont on ne peut plus clairs sur l’interprétation à donner : « Valeur construite dans le temps, l’égalité républicaine est déterminante pour compenser et corriger les inégalités ».

    C'est dans cette phrase que transparaît le plus clairement l'orientation idéologique du programme. Il me semble évident que le sens que les programmes donnent au terme « égalité » est majoritairement le sens socialiste, tandis que son acception libérale est presque totalement évacuée. L’accent est mis sur la lutte contre les inégalités, ouvrage infini, dans un véritable hold up sémantique, puisque l’égalité telle qu’entendue en 1789 renvoyait à l’égalisation devant la loi, et non à l’égalisation des conditions.

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    Cette seconde partie du programme, consacrée à l’égalité, est divisée en deux thèmes déroulant le fil idéologique précédemment défini. Le premier thème a pour titre « L’égalité : un principe républicain ». Les connaissances que doivent acquérir les élèves sont ainsi présentées : « L’égalité est un principe fondamental de la République. Elle le résultat de conquêtes historiques progressives et s’inscrit dans la loi. » L’ordre républicain est donc défini comme l’ordre qui permet la traduction dans les lois du processus de conquête de l’égalité. Cela conduit à présenter comme indiscutable le fonctionnement du système social actuel, comme l’exprime clairement la démarche prescrite aux enseignants : « L’étude est centrée sur le rôle de la redistribution dans la réduction des inégalités. La fonction de la fiscalité et de la protection sociale est explicitée à partir d’exemples : progressivité de l’impôt sur le revenu, principes de la sécurité sociale. Le principe de contribution est un aspect décisif de la responsabilité individuelle. » Aucune partie critique n’est prévue. Il n’est pas demandé aux élèves de s’enquérir des éventuels défauts du système, ni des possibles débats qui l’entourent, encore moins d’amorcer une réflexion sur les présupposés idéologiques qui le justifient ; l’éducation civique n’a pas pour objectif d’éveiller l’esprit critique des élèves.

    Le second thème porte sur la « Responsabilité individuelle et collective dans la réduction des inégalités ». Il prolonge visiblement le premier, dont le but est de susciter la soumission volontaire au système sociale en place. Ici, il s’agit d’impliquer plus personnellement les élèves en essayant de susciter chez eux un engagement « citoyen » (selon le néologisme consacré) : chacun est, à titre individuel et collectif, responsable de la lutte contre les inégalités, c’est là un objectif qu’il incombe à tous de vouloir poursuivre ; le programme idéologique de la République doit devenir le programme personnel de chacun. Les connaissances à transmettre sont ainsi présentées « Les inégalités et les discriminations sont combattues par des actions qui engagent les citoyens individuellement et collectivement. Les politiques visant à lutter contre les inégalités et les discriminations font l'objet de débats entre les citoyens, entre les mouvements politiques et sociaux. » La démarche indiquée consiste à étudier trois exemples : le cas de l’égalité homme-femme (qui est imposé), complété par les « exemples d'un service public et d’une action associative ».

    La mention de débats suggère que, même en 5ème, il est possible d’envisager ce type d’approche. Mais la lecture des manuels montre que cette possibilité n’est presque pas mise en œuvre. On comprend dès lors que, les objectifs étant considérés comme incontestables, il est d’autant moins possible de les mettre en débat qu’ils sont placés aux fondements de l’État républicain concepteur des programmes…

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    Cet aperçu de l'éducation civique telle que conçue pour la 5ème en montre clairement le caractère endoctrinant. En l’état, elle n’encourage pas plus une connaissance objective et non manichéenne de notre organisation sociale qu'une démarche rationnelle et réflexive à son égard. Comment, en effet, concevoir des doutes devant les idéaux si beaux que les programmes mettent en avant ? Je perçois pourtant deux confusions intellectuelles induites par ce programme. D’une part, on introduit l’idée que la solidarité se confond avec la réduction des inégalités – alors que ce sont deux objectifs différents. D’autre part, on associe dans une sorte de synthèse républicaine – en réalité inégale – les « droits de » et les « droits à » ; la critique marxiste des Droits de l’Homme comme « droits de l’homme bourgeois » est donc juxtaposée auxdits Droits de l’Homme, comme si la contradiction de départ ayant fait sortir celle-là de ceux-ci n’existait pas…

    Il est normal, sans doute, qu’un enseignement civique s’attache à décrire le fonctionnement de la société tel qu'il est. Mais quitte à cela, il semblerait logique d’introduire les élèves aux débats qui animent cette même société, afin qu’ils puissent progressivement les comprendre puis s’y insérer pleinement une fois devenus adultes. Ne serait-ce pas la moindre des choses dans une démocratie ? Il semblerait plutôt que le but soit de fixer les limites dans lesquelles l'esprit civique doit se développer, et ce sont des limites bien à gauche.

    < Vers l'introduction


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